les chirographes tournaisiens


fin du 12e siècle → 1795



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Q'est-ce qu'un chirographe ?


           L'origine éthymologique du mot chirographe est Greque : c'est une combination du mot "chiros", qui signifie main et du verbe "graphein", qui signifie écrire.
Dans la juridiction Romaine, un "chirographum" était un acte écrit de sa propre main, rédigé dans la première personne, qui avait force probante par la signature du rédacteur.

Dans le contexte du système de droit médiéval, les chirographes prenaient la forme de chartes-parties : le texte d’un acte, enregistrant une transaction légale d’intérêt privé, était copié sur une même feuille de parchemin autant de fois qu'il y avait des parties contractantes.
À la suite de la médiation des échevins, les chirographes sont devenus des actes publics ou semi-publics : chaque partie contractante recevait sa copie, et un exemplaire supplémentaire était livré "en le main et en le warde" des authorités scabinales.
Dans l'intervalle entre chaque copie le scribe écrivait en grandes lettres capitales la devise, le plus souvent le mot "chirographum", "cirographum", "chirographe", "cirografies", ... dès le 14e siècle quelques lettres, des lignes ou des parafes, une indication concernant la nature de l'acte, ou le nom du créancier, du débiteur ou du scribe. [1]
En suite les différentes copies de l'acte étaient séparées en découpant par le milieu du texte intermédiaire, selon les usages locales ondulatoirement, en ligne droite, ou en dents de scie. Chaque partie contractante recevait sa copie, et le dernier exemplaire était livré "en le main et en le warde" des authorités scabinales.
En cas de discussion, la juxtaposition des parties originales découpées pouvait prouver hors doute l'authenticité d'un acte. [2]


Les chirographes tournaisiens


           Dès le 13e siècle l'emploi du chirographe a diminué partout en Europe au profit de l'acte scellé, sauf dans les villes du nord de la France, du Hainaut, du Brabant et des rives du Rhin [3]. Comme dans les villes voisines de Valenciennes et de Douai, la plupart des actes de juridiction gracieuse, qui dans d'autres régions étaient depuis le 16e siècle rédigés par les notaires, passait à Tournai jusqu'à la fin de l'Ancien Régime par-devant les échevins.

Les chirographes tournaisiens les plus anciens datent de la fin du 12e et du début du 13e siècle. Ils étaient écrits sur des toutes petites pièces de parchemin, et leurs contenus étaient souvent très sommaires.
Peu à peu les formules standardisées ont fait leurs apparitions et les textes sont devenus plus longs (et plus longs...), de sorte que dès le 14e siècle les actes les plus longs n'étaient plus des rouleaux de feuilles de parchemin cousues ensembles, mais prenaient la forme de cahiers [4].
Presque tous les chirographes tournaisiens ont été écrits en encre noir sur des feuilles de parchemin et ont toujours été très bien lisibles, puisqu'ils avaient été conservés pliés pendant des siècles, même jusqu'à la fin du 19e siècle.

Sauf quelques très vieux exemplaires qui ont été écrits en latin, tous les chirographes tournaisiens ont été rédigés en langue vulgaire [5][6] : jusqu'à la fin du 14e siècle en le dialecte local de la langue picarde, plus tard en (moyen) français.

En principe, la forme de charte-partie suffisait à procurer à ces actes une authenticité hors doute, et en général, les chirographes de Tournai n’étaient pas scellés. J’ai trouvé des références [7][8] et même des transcriptions de quelques chirographes tournaisiens dans lesquelles est fait mention du fait que le collège scabinal a attaché à ces actes le sceau de l’échevinage ou de la ville, ou même les sceaux personnels de tous les échevins [9][10].

Les chirographes tournaisiens sont de nature très différente : on y trouve des actes de vente, de location, d’arrentement et d’acensement, de donation et de prêt, des lettres de foire, des plégeries, des contrats d'apprentissage, des accords pour terminer des litiges, des contrats de mariage, des ravestissements [11] entre époux, aussi bien que des partages, des testaments et leurs codicilles, des comptes de tutelle et d'exécution testamentaire ... [12]
Toujours, ce sont des actes d’intérêt privé.

À cause de cette diversité, les chirographes tournaisiens forment une source idéale pour étudier la vie socio-économique [13] de la ville médiévale. Outre les sociologues et les économistes, les généalogues, les historiens, les paléographes, les linguistes, les dialectologues et les philologues, même les philosophes peuvent y trouver un trésor de données presque inépuisable.

À la fin du 12e siècle, il y avait quatre échevinages à Tournai [14] : sur la rive gauche de l’Escaut celui de la Cité, sur la rive droite celui de Saint-Brice, celui du Bruille et celui de Saint-Jean des Chaufours, Allain et Warchin. Le collège scabinal des Chaufours a été supprimé en 1289, l’échevinage du Bruille s’est fusioné avec celui de Saint-Brice en 1370. [15]

Les bourgeois de Tournai avaient la possibilité de passer certains actes par-devant les voirs-jurés, des magistrats qui, comme témoins assermentés, assistés par un ou plusieurs "autres hommes qui connaissoient les parties", pouvaient procurer validité juridique à ces chirographes. Le greffe des voirs-jurés a disparu en 1367. [16]

Dès la fin du 12e siècle, jusqu’à la fin de l’Ancien Régime, les authorités municipales ont conservé un exemplaire de tous les chirographes qui ont été passés par-devant les greffes scabinaux de Tournai, ou rédigés par-devant les voirs-jurés.
En 1891, A. d'Herbomez a estimé leur nombre à 500.000, A. Hocquet en 1902 les chiffrait à près d’un million [17], Léo Verriest parlait en 1939 d'un total d’environ 600.000 chirographes, dont 100.000 actes dataient du 13e et 150.000 du 14e siècle.


La Tour des Six


           Pendant des siècles, tous les chirographes tournaisiens ont été conservés dans les archives scabinales qui se trouvaient dans "la Tour des Six".
Ce très vieux édifice [18] était bâti sur une tour de la seconde enceinte de la ville, entre la vielle halle des Consaux et l'abbye de saint-Martin.
C'était une construction quadrangulaire très robuste aux faces de 12 mètres et d'une hauteur de 43 mètres.
Les murs mesuraient deux mètres et demi en épesseur, le toit était surmonté d'une bannière dorée armoriée aux armes de la ville. [19]

Dans son oeuvre "Tournai Ancien et Moderne", M. Bozière, a publié une coupe transversale de "la Tour des Six" et une planche avec un dessin réduit d'après Sanderus, qui nous montre la partie supérieure de cette tour derrière la halle des consaux. [20]

Cette tour était apellée de toute ancienneté la "Tour des Six", parce qu'avant que l'échevinage s'y était établi, elle était gardée par six bourgeois distingués choisis parmi "les plus hommes de bien que la Commune peust choisir". [21]

Pendant l'occupation de la ville par Ferrand de Portugal en 1213, la tour a été complètement détruite par un incendie, et a été reconstruite par la commune. Nous trouvons ici la raison pour laquelle les actes antérieurs au premier quart du 13e siècle sont relativement rares [22].

La chambre utilisée à la conservation des archives de la ville s'apellait "la ferme" ou "l'arche".
On y conservait les chartres, les comptes de la ville et les chirographes.
C'était une chambre incombustible entre deux voûtes de pierre, accessible par des escalliers et galleries sombres et étroits, et gardée de trois portes massives.
La clef de la première porte était conservée par le second échevin, celle de la seconde porte par le premier échevin et la clef de la dernière porte était conservée par le mayeur. Un dernier échevin tenait la clef de la porte d'en bas. [23]

Cette "ferme" mesurait 40 pieds sur 24 et avait une hauteur de 28 pieds, il y avait seulement deux petites fenêtres, barrées de fer.
Les actes et les chartres étaient rangés dans des armoires de bibliothèque selon leurs âges, les plus anciens en haut, les plus récents en bas.
Tous les actes d'une même année était mis dans des sacs, qui portaient des étiquettes de bois avec les noms du mayeur et des échevins de chacque année.


Le diaspora des chirographes tournaisiens


           En 1795 le dernier chirographe a été passé par-devant les échevins de Tournai. Les bourgeois dirigeants de la révolution française n'avaient pas de sympathie pour ces témoins de l'Ancien Régime, et la conservation assurée de documents qui souvent confirmaient une inégalité entre bourgeois, n'était certainement pas une priorité pour le nouveau gouvernement.
Sans doute, plusieures personnes pouvaient bénificier du fait que certains chirographes disparaissaient, et comme dans beaucoup d'autres villes, les archives de Tournai ont été pillées.

Avant 1789 déjà, M. le baron de Joursanvault, de Beaune, avait composé une vaste collection de chartres, manuscrits et travaux historiques.
La révolution a présenté au baron de Joursanvault une occasion inattendue à expendre son cabinet généalogique.
Il parcourrait toute la France et a acheté partout des archives des abbayes, des cloîtres et des institutions publiques.
Après son décès, ses héritiers ont décidé en 1838 de mettre en vente cette énorme collection de documents.
Le lot 3422 comprenait 4117 chirographes tournaisiens de la période 1214 à 1399. [24]
Via l'acheteur De Magny et le général Van de Meer, la plupart de ces chirographes est rentrée dans les archives de la ville de Tournai.

Dans la période de 1818 à 1823 l'administration communale de Tournai, oublieuse de ses devoirs, a pris quelques décisions particulières. [25]
La "Tour des Six", l'édifice où on conservait les chirographes tournaisiens depuis des siècles, a été condamnée à la démolition. [26] Avec le seul but de se débarasser d'une masse de documents qui leur semblaient inutiles, les magistrats ont décidé en 1822 de vendre une grande partie des archives... au poids du parchemin!
Un témoin oculaire a raconté à M. Bozière qu'on jettait les chartres, les registres et les chirographes sans respect par les fenêtres. [27]

La plus grande pertie des chirographes vendus en 1822 est entrée dans la collection de manuscrits de sir Thomas Phillipps [28] à Cheltenham au Royaume Uni.
Ce célèbre baronnet bibliophile avait acheté des dixaines de sacs de chirographes tournaisiens lors de la vente publique.

En 1828, dans un rapport du collège scabinal au conseil communal, les mêmes échevins, venus à résipiscence, ont attiré l’attention des érudits sur l’importance des manuscrits pour l’histoire de Tournai, et ont recommandé aux personnes éclairées la recherché et l’examen des chirographes… [29]

Encore en 1844 M. B.-C. Dumortier a écrit qu'il a eu le bonheur de trouver aux archives de Tournai des chirographes remarquables dans un sac qui avait échappé à la dévastation de 1822. [30]

Amans-Alexis Monteil, dans son "histoire des Français des divers états", était le premier historien qui a décrit l'histoire de la France du point de vue du Français modal. Il prêtait attention aux moeurs et usages, aux arts et aux métiers.
Pendant la préparation à ce travail, cet historien et marchand libraire avait établi une collection de documents originaux de tous les coins de la France.
En 1836 il a offert une partie de ces manuscrits en vente, et à l'occasion de cette enchère il a publié son "Traité de matériaux manuscrits de divers genres d'histoire", dans lequel il a éclairci le contexte historique des différents lots de documents.
Le chapître XVI de ce catalogue concerne "l'histoire des lois et des hommes de loi", et nous y trouvons deux lots contenant des chirographes tournaisiens du 13e et 14e siècles, mis en enchère aux prix de 60 francs le lot.
Un autre lot se composait de 382 actes originaux datant du 13e jusqu'au 18e siècle, offert à 300 francs.
Une grande partie des lots était achetée par... sir Thomas Phillipps.

Au mois de juillet 1847, la maison de vente Verhulst à Gand a organisé la vente publique des curiosités composant le cabinet de feu M. Versturme-Roegiers, consistant en livres précieux, manuscrits et documents historiques, sculptures, tableaux, dessins et estampes, médailles, antiquités, armes et armures, … [31]
M. Versturme-Roegiers était collectionneur de "cette classe d’objets qui ne se présentaient presque jamais en vente publique".
Le catalogue imprimé à l’occasion de cette vente, nous montre que trois lots du cabinet de M. Versturme-Roegiers étaient des chirographes tournaisiens, datant de 1282, 1295 et 1393.

A Paris, le 11 juin 1850, la maison de vente Silvestre a organisé l'enchère des manuscrits faisant partie de la bibliothèque de Amans-Alexis Monteil, décédé quelque mois avant.
Dans le catalogue nous trouvons le lot 292, une collection d'actes, passés par-devant les échevins de Tournai dans le 13e et le 14e siècle, classés entre des feuilles de papier sur lesquelles ces actes étaient analysés.
Le lot 313 comprenait des copies de chirographes du 13e siècle, passés par-devant la municipalité de Tournai.

Dans les Annales du bibliophile, du bibliothécaire et de l’archiviste de l’année 1863, nous trouvons une description analytique et bibliographique de documents manuscrits et de livres rares et précieux en vente chez A. Claudin, libraire-éditeur parisien. Le document 18 était le testament d’Adrien de Balluel, passé par-devant les échevins de Tournai le 18 mai 1280.

Dans le "Catalogue de la bibliothèque de feu M. le marquis Le Ver", mise en vente à la maison Silvestre à Paris le 19 novembre 1866 et les seize jours suivants, nous apprenons que les lots numéros 299 jusque 321 étaient des chirographes tournaisiens, rédigés entre 1257 et 1586.

Dans le "Catalogue des livres rares, curieux et singuliers en tous genres, bien conditionnés, et des manuscrits anciens (du Xe au XVIIIe siècle), composant la bibliothèque de M. Victor Luzarche", dont la vente a eu lieu le 9 mars 1868 et jours suivants, à Paris, à la maison Silvestre, nous pouvons lire que le lot numéro 1701 comprenait une dixaine de comptes d’exécution testamentaire rédigés à Tournai au 14e siècle.

En 1872, le catalogue de la vente "d’une grande et belle collection d’archives nationales, comprenant plus de trois mille chartes relatives à la Flandre, au Brabant, Hainaut, Namur, marquisat d’Anvers, Tournaisis etc. etc.", publié par F. Verhulst fait mention de testaments tournaisiens de 1288, de 1461 et 1465, de plusieurs actes relatifs à des familles tournaisiennes et spécifiquement d’un chirographe passé par-devant les échevins de Tournai, datant du mois de février 1216, un des plus anciens actes en langue française.

Vers 1875, la veuve du philologue et historien Léopold Pannier a donné à la Bibliothèque Nationale de France un nombre de chartes et d’actes divers. [32]
Dans cette collection d’actes du 13e au 18e siècle se trouvait une douzaine de chirographes tournaisiens.

L’imprimerie Eugène Vanderhaeghen à Gand a publié en 1879 le catalogue de la bibliothèque de feu monsieur le comte Du Mortier. La vente s’est affectuée le 18, 19, 20 et 21 mars et quelques lots comprenaient des chirographes tournaisiens.

Le 26 mai 1885, la salle Drouot à Paris a offert en vente le lot 236, qui était une pièce sur velin, un acte privé originaire de Tournai, datant du mois de juin 1286. [33]

En septembre 1891, A. d'Herbomez a consacré un article au "Fonds des chirographes aux archives communales de Tournai" [34], qu'il ne considérait pas comme la plus importante collections des archives tournaisiens, mais qui était certainement la plus volumineuse.
Il nous rapelle que ce fonds a subi quelques mésaventures regrettables, et celle qui était -à ce moment là- la plus jeune, la liquidation d'une grande partie des archives qui avaient été conservées dans la Tour des Six pendant des siècles, l'a rempli d'une grande indignation.
Il a exprimé l'espoir que les authorités tournaisiennes se proposaient de faire tout leur possible afin de rétablir cette faute regrettable en rachetant ce trésor de quelques 20000 chirographes, la plupart datant du 13e et 14e siècle.

L'indignation sincère d'A. d'Herbomez et beaucoup de ses collègues érudits, membres de la Société Historique et Littéraire de Tournai, a finalement résulté dans le rachat par l'état belge de la plus grande partie des chirographes qui se trouvaient dans la bibliotheca Phillippica à Cheltenham.

Dans le testament de sir Thomas Phillipps, sa fille Katerine et son époux John Fenwick ont été désignés comme responsables de sa bibliothèque.
Les héritiers de sir Thomas Phillipps avaient obtenu la permission du parlement brittannique d'aliéner des pièces de la bibliothèque de sir Thomas Phillipps qui ne faisaient pas rapport à la Grande-Bretagne.

Au mois d'avril 1887, M. Charles Ruelens, le responsable des manuscrits de la Bibliothèque Royale de Bruxelles a eu une première conversation avec John Fenwick concernant l'acquisition de documents relatifs à l'histoire belge. Au mois de juin M. Edouard Fétis, le directeur de la Bibliothèque Royale a commencé les négociations.
M. Charles Piot et M. Charles Ruelens avaient reçu la permission d'examiner et d'étudier les documents, mais ne pouvaient rien publier de leur investigation.

Pendant l'hiver de 1899 M. Van den Gheyn, le successeur de M. Ruelens, a réussi à remporter en Belgique 170 manuscrits d'importance considérable, 239 catalogues de bibliothèques belges et hollandaises, et une "vaste masse d'actes relatifs à Tournai".
Le ministre d'agriculture, qui à cette époque avait l'authorité de la culture, a approuvé cet achat pour la somme de 2570 £. [35]

Sans aucun doute cette "vaste masse d'actes relatifs à Tournai" était celle qui se trouvait dans les multiples sacs de chirographes que sir Thomas Phillipps avait fait acheter en 1822.
L'article de M. Léo Verriest de 1942 concernant "la perte des archives du Hainaut" nous apprend qu'en effet une masse d'environ 25000 chirographes tournaisiens était entrée dans les collections des archives de l'Etat à Mons vers 1905. [36]

En 1899 la maison de vente Sotheby's a organisé une vente de pièces provenant de la Bibliotheca Phillippica.
Les lots comprenant des documents relatifs à Tournai y ont été vendus à la ville de Tournai, et aux acheteurs Lethaby, Quaritch, Leighton, Delane et Ellis.
Quelques-uns de ces lots sont entrés plus tard dans les collections de bibliothèques à Paris [37], à Londres [38] ou à Manchester [39], d'autres ont disparu dans l'obscurité de l'histoire...

En 1903 le libraire Gantois Camille Veyt a publié le "catalogue des livres et manuscrits formant la bibliothèque du château de Boussu provenant de feu M. le comte Georges de Nédonchel, président de la Société Historique et Littéraire de Tournai".
Dans cette collection se trouvaient 30 chirographes tournaisiens de la période 1282-1366.

La maison de vente Sotheby's a organisé des enchères de collections de chirographes tournaisiens provenant de la bibliotheca Phillippica en 1903, 1910 et 1914.

À la séance du 9 novembre 1911 de la Société Historique et Archéologique de Tournai [40], le docteur F. Desmons a communiqué que la maison Ludwig Rosenthal, assise à Munich, avait offert en vente sept documents manuscrits d’origine tournaisienne, provenant de la collection Phillipps de Cheltenham.

Jusqu'au millieu des années quatre-vingt du 20e siècle, différentes maisons de ventes ont offert en vente des pièces de la bibliothèque de sir Thomas Phillipps. La possibilité existe que des chirographes tournaisiens originaux se cachent dans des collections privées.

En 1939, M. Léo Verriest a débité, à l'occasion d'un congrès de médiévistes à Namur, un discours concernant "un fonds d'intérêt exceptionnel : les chirographes de Tournai". [41]
Mr. Léo Verriest a raconté que, comme archiviste débutant, il avait passé son temps d'apprentissage aux très riches archives de Tournai.
Il avait été fasciné immédiatement par ce fonds des chirographes extrèmement intéressant : il l'a décrit comme une source inépuisable de documentation historique sur la ville de Tournai aux 13e et 14e siècles.
Pendant son temps libre il avait copié ou analysé des centaines et des centaines de ces textes.

De plus il a spécifiquement attiré l'attention à l'importance exceptionnelle de ces chirographes dans le domaine de la linguistique.
Il a souligné le fait que selon lui c'était ab-so-lu-ment indispensable de publier ces actes d'intérêt privé in extenso pour la période de la fin du 12e siècle jusqu'à 1275. Pour les chirographes datant d'après cette période, un résumé et une analyse pourrait suffire.
Mr. Léo Verriest avait constaté que le fonds des chirographes de Tournai se trouvait dans un état extrèmement inaccessible et quasi inutilisable.
Lors de la publication on devrait rédiger des tables onomastiques et de lexiques, pour que ce fonds pourrait enfin contribuer à une meilleure compréhension de l'histoire urbaine médiévale...

Et il a ajouté : "mes dossiers personnels comportent, à peu de choses près, la transcription de tous les chirographes antérieurs à 1251 … Je les tiens à la disposition [42] de la Société ou de l’Organisme qui envisagerait de réaliser le projet".

Mr. Verriest a fait la remarque que dans le passé on avait déjà publié de grands volumes de textes beaucoup moins intéressants que ceux du fonds des chirographes tournaisiens.
Hélas, mr. Léo Verriest a prêché dans le désert...

Au mois de mai 1940, ce qui était inimaginable est arrivé.
Ce précieux fonds d'intérêt exceptionnel a disparu dans les incendies suites aux bombardements allemands qui ont causé la perte quasi totale des archives de Tournai et de Mons.
Tous les efforts qu'on avait fait afin de remporter plusieurs milliés de chirographes tournaisiens se sont prouvés en vain et ont hélas abouti dans le fait que la plus grnde partie de cette collection a disparu à jamais.



La destruction quasi totale des archives de Tournai en mai 1940


           Laissons parler les images :

les archives tournaisiennes en 1939 [43]

les archives tournaisiennes après le 16 mai 1940 [44]


Le mois de mai 1940 était très chaud et le jeudi 16 mai beaucoup d'habitants tournaisiens cherchaient un peu de rafraichissement sur leur seuil, les enfants jouaient dans la rue. [45]

Vers trois heures de l'après-midi l'alarme des sirènes résonnait.
De loin on entendait le grognement lugubre des bombardiers bimoteurs de la Luftwaffe allemande : en formation, en groupes de trois, les Dorniers 17 approchaient.

Jusqu'à ce jour, Tournai avait subi le 10 mai un bombardement léger, pendant lequel on avait à déplorer trois victimes, et pendant la semaine intermédiaire durant les alertes aériennes on avait vu passer les bombardiers allemands à grande hauteur.

Le 16 mai, beaucoup de Tournaisiens restaient regarder le ciel et indiquaient les avions ennemis qui s'approchaient. D'autres se précipitaient vers les abris...

La Luftwaffe a effectué cinq bombardements successifs et un tapis de bombes descendait sur Tournai.
Par ci, par là, les premières incendies éclataient.
Les quais de l'Escaut étaient touchés gravement, comme l'étaient la bibliothèque, les archives, l'hôtel de ville, l'évêché et l'èglise St.-Quentin.

Quand les sirènes annonçaient la fin de l'attaque aérienne, une grande partie de la population prenait la fuite.
Ils avaient ramassé leur possessions les plus importantes et quittaient la ville en colonne, en mettant ainsi en obstacle les manoeuvres des forces alliées anglaises.

Par manque de moyens et d'hommes les pompiers tournaisiens n'ont pas réussi à éteindre les multiples incendies avant la fin de la journée.
Directement après le début du crépuscule, le premier bombardier allemand apparaissait de nouveau au dessus de la ville des cinq clochers, les bombardements continueraient jusqu'à l'aube.

Le 17 mai entre 9 et 10 heures le matin, les avions ennemis réapparaissaient au dessus de Tournai et des milliés de sachets incendiaires étaient lancés sur la ville.
Les flammes s'étendaient par les toits des maisons, et il y avait des incendies énormes : de la Grande Place jusqu'à la rue des Maux, dans la rue de l'Yser, dans la rue de Courtrai, et via la rue des Orfèvres, où les archives et la bibliothèque communale étaient devenus la proie des flammes, le feu atteignait la grande nef de la cathédrale.

Le samedi le 18 mai il devenait clair dans quelle situation catastrophique Tournai se trouvait : le centre de la ville était en ruine.
Par ci, par là quelques courageux essayaient d'éteindre les incendies, mais presque toute la ville intérieure était envahie par les flammes.
Finallement, un corps de pompiers, que d'aucuns prétandent anglais ou allemand, a réussi à arrêter l'incendie de ville en faisant sauter certains pâtés de maisons.

L'incendie dans la cathédrale n'a pu étre maîtrisée que le samedi après-midi.
Grâce à l'aide d'une dixaine de volontiers et de quinze prisonniers auxquels on avait promis la liberté, et sous la conduite de Mr. Lambert, le directeur du prison de Tournai, on a réussi après huit heures d'efforts ininterrompus de sauver la cathédrale.

Le samedi et le dimanche 19 et 20 mai 1940, les troupes de génie anglaises ont dynamité les ponts sur l'Escaut à Tournai.
La bataille de l'Escaut avait commencé.
Trois jours plus tard les troupes allemandes entraient dans la ville de Tournai.


Une coupure d'un journal allemand de mai ou juin 1940 nous apprend le point de vue allemand sur les faits :
"Die Zerstörung dieser Stadt kommt auf das Schuldkonto der Engländer, die hier zähen Widerstand geleistet haben." [46]

Vue la présence de forces anglaises dans la ville, du point de vue militaire c'était sans doute important d'éviter qu'un bastion allié pouvait être formé le long de l'Escaut.
Si c'était nécessaire de détruire la ville presque complètement me semble une autre question.
Et mettre la cause de cet acte barbare chez les forces alliées brittanniques était une excuse propagandiste de caractère au moins douteuse...


Les chirographes tournaisiens survivants


           La plus grande partie des chirographes tournaisiens a disparu à jamais, mais nous avons quend même réussi à retrouver quelques actes originaux.
En plus, beaucoup de généalogistes et historiens avaient copié ou publié des chirographes avant 1940.

Nous avons retrouvé (seulement)/(quand même) quelques centaines de chirographes originaux :


Nous avons trouvé des transcriptions, copies et fragments de chirographes tournaisiens dans les notes personnelles d'un nombre d'historiens érudits :


Nous avons trouvé des transcriptions complètes ou partielles et des fragments ou références des chirographes tournaisiens dans les publications d'une liste d'auteurs sans doute incomplète :

Bigwood G., Bouteillier J., Bouard A., Bozière A.F.J., Burguy G.F., Cauchie A., Cloquet L., d'Herbomez A., De Bary A., De Coussemaker I., De Béthune-Sully E., De la Grange A., de Marsy cte., De Meulenaere O., De Nédonchel G., De Pauw N., Deplace de Formanoir I., De Reiffenberg F., Delisle L., Delvinquier B., Des Marez G., Deshaines C.C.A., Desmons F., Dony E., Doutrepont C., du Chastel de la Howarderie P.A., Du Mortier B.-C., Duvivier Ch., Fasquel H., Frémaux M., Ganshof F.L., Génicot L., Giry A., Godefroy F., Gordière L.-A., Guesnon A., Gysseling M., Hennebert F., Hocquet A., Houtart M., Laubscher G.G., Mangano-Leroy P., Maquest P., Marchal E., Mestdagh S., Monteil A.-A., Nazet J., Nelis H., Nys L., Phillipps T., Piérard C., Piérart, Poncelet E., Prou M., Pycke J., Pinchart A., Platelle H., Poutrain N., Raoux A.P., Reusens E., Rolland P., Ruelle P., Schwan E., Soil de Moriamé E., Suchier H., Taillar M., Vandenbrouck H., Vanwijnsberghe D., Verriest L., Voisin ch., Vos ch., Wauters A, ...

Sans aucun doute il y a d'autres publications où on peut trouver des fragments de chirographes tournaisiens et peut-être il y a des chirographes tournaisiens qui se trouvent dans des fonds d'archives ou des collections privées que nous ne connaissons pas, ou ils peuvent se cacher des transcriptions de chirographes tournaisiens perdus à jamais dans les notes personnelles d'historiens érudits qui ont eu la chance de faire des recherches avant mai 1940 dans cette source presque inépuisable...
Certainement, il doivent exister des généalogies de familles tournaisiennes dressées par des généalogues amateurs, qui n'ont jamais été publiées.

Si quelqu'un connaîtrait une source qui nous a échappée, nous sommes extrèmement interessés!



Le voeu de Léo Verriest : un plan ambitieux ?


           Durant nos recherches généalogiques concernant la famille de le Roke [60], nous avons essayé de retrouver autant de chirographes tournaisiens que possible et d'en faire des photocopies, des photos ou des transcriptions.

Ainsi m'est venue l'idée de réaliser après 75 ans le voeu de Léo Verriest et d'essayer de publier tous les chirographes tournaisiens, en même temps rendant hommage aux recherches préparatoires faites par F. Hennebert, par E. Soil de Moraimé, par F. Van den Bemden, par les héritiers et les collaborateurs de F. Godefroy, et par tant d'autres érudits et généalogues, à des publications qui n'ont jamais vu le jour.

J'envisage un corpus chronologique [61] d'au moins dix volumes contenant les transcriptions intégrales de tous les (fragments de) chirographes tournaisiens retracés, accompagnés par un glossaire, des analyses et des interprétations et des tables onomastiques et de lexique-grammaire, sous forme d'une publication luxueuse in quarto sur papier glacé et enluminée par des magnifiques photos en couleurs aux dimensions réelles (donc avec des feuilles dépliantes si nécessaire) de tous les chirographes tournaisiens qui existent encore !

Sans aucun doute ces premiers volumes seront suivis par des compléments et encore par au moins un supplément contenant des nouvelles découvertes, faites pendant et après leurs éditions...



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La chronologie
des chirographes tournaisiens


au Moyen Age



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Vieux style et nouveau style


           Afin de classer les chirographes tournaisiens chronologiquement, il est indispensable d’apprendre à "lire" les dates, et à adapter si nécessaire le millésime d’un acte rédigé au vieux style au nouveau style.

Au moyen âge, les usages chronologiques différaient selon la localité, et le commencement de l’année pouvait s’effectuer le premier janvier (le style de la Circoncision), le premier mars (le style vénétien, souvent employé par les marchands vénétiens à l’étranger), le 25 mars (le style de l’Annonciation), à Pâques (le style pascal), ou au Noël (le style de la Nativité).[62]

Dans le diocèse de Bruges, on employait le style d’Utrecht, c’est à dire, le style de l’Annonciation jusqu’en 1313, après on a changé vers le style de la Nativité. En Hainaut, le commencement de l’année était fixé au Noël. Au Brabant et dans la plus grande partie du nord de la France, on utilisait le style pascal et l’année y commençait le Samedi-Saint vers midi. [62][63]

À Tournai, au 14e siècle, le commencement de l’année s’effectuait le jour du Vendredi-Saint, après none ou la messe des présanctifiés. Dès le 15e siècle on a changé le millésime de l’année au Samedi-Saint, "apriès le siervice". [64]

Aucun de ces "vieux styles" a survécu la fin du 16e siècle.
L’édit de Paris du roi Charles IX, donné en début janvier 1563, et promulgué à Roussillon le 9 août 1564, a instauré le "nouveau style" partout en France. Son article 39 a déplacé dès 1565 le début de l’année officielle de Pâques au premier janvier, mesure que le parlement n’a adopté qu’en 1567. [65]

Ce n’était que par placard du 16 juin 1575, que le duc don Luis de Zúñiga y Requesens, gouverneur au nom du roi d’Espagne Philippe II, a introduit au Pays-Bas le "nouveau style" et ainsi fixé le premier jour de l’année au premier janvier. [66]

Pour convertir les dates d’un acte, rédigé en vieux style, au nouveau style, il est nécessaire de connaître la date du dimanche de Pâques.
Dès l’année 325 cette date est fixée au premier dimanche après la pleine lune qui suit à l’équinoxe du printemps. Cette date est toujours comprise entre le 22 mars et le 25 avril. [67]
Le calcul de la date du dimanche de Pâques est appelé le computus. [68]

Mais, … le nouveau style, aussi bien que les vieux styles, était toujours basé sur le calendrier Julien. [69]
Une année du calendrier Julien comptait 11 minutes de trop par raport à l’année tropique [70], ce qui a causé qu’après une période de 1000 ans, le calendrier Julien était 7,8 jours en retard au soleil.

En 1582, le pape Grégoire XIII a instauré une correction de 10 jours. Le jour après le jeudi 4 octobre 1582 est devenu le vendredi 15 octobre [71],ce qui a effectué que l’équinoxe du printemps de 1583 était de nouveau le 21 mars.
Depuis 1582 nous employons donc le calendrier Grégorien, et une nouvelle année commence au "vrai" premier janvier.

Pour connaître la date du dimanche de Pâques, il faut toujours calculer.[72]


Le style tournaisien


           Dans le tome V des Bulletins de la Société Historique et Littéraire de Tournai, nous avons trouvé un extrait d’une lettre que le r.p. de Buck avait adressée à M. Kervyn de Lettenhove, concernant la chronologie du "style d’Utrecht" et du "style de Tournay".

Dans cette lettre, le révérant père de Buck a stipulé que, selon le très crédule chroniqueur tournaisien l’abbé Gilles li Muisis [73], au 14e siècle à Tournai, le changement du millésime de l’année aurait eu lieu non pas le Samedi-Saint, mais le Vendredi-Saint, après la messe des présanctifiés, et il nous donne un fragment de sa première chronique : [74]

"Secundum stylum romanae curie, tabelliones et scriptores in instrumentis et litteris quas conficiunt, semper mutant datas suas et renovant annum a Nativitate Domini nostri Jesu Christi. In Francia autem et in Flandria et in nostris partibus et alibi renovatur ab Incarnatione, et mutantur datae litterarum die veneris in Parasceve Domini post officium missae." [75]

Dans son article "le commencement de l’année au Vendredi-Saint à Tournai au 14e siècle", H. Nelis nous apprend qu’à Tournai une variation au style pascal était en vigueur, appelée le style tournaisien, et il nous offre le même fragment de la Chronica Prima de Gilles li Muisis, et un second fragment, qu’il a excerpté de la Chronica Secunda : [76]

"Notandum est quod secundum Stylum romanae curiae, notarii et scriptores ponunt in suis scripturis : Datum anno a Nativitate Domini, et cætera ; secundum vero stylum Galliae, notarii et scriptores ponunt : Datum ab Incarnatione, etc. Et incipit annus et data talis die veneris in Parasceve post officium celebratum." [77]

À l’aide de plusieurs fragments de chirographes, l’auteur nous prouve qu’à Tournai au 14e siècle, le millésime de l’année était changé le Vendredi-Saint, "apriès le siervice". [78]

Mais, H. Nelis a trouvé aussi quelques exemples de chirographes tournaisiens qui prouvent hors doute qu’au 14e siècle, certains scribes ont fait commencer l’année au Samedi-Saint … [79]

C’est sans doute déjà arrivé à nous tous au début d’une nouvelle année, mais je refuse même de considérer la possibilité qu’aucuns de ces scribes professionnels se soient trompés.[80]

Parmis les exemples offerts par M. H. Nelis, il y a des actes passés par-devant les échevins de la Cité qui semblent prouver que les deux systèmes étaient en vigueur dans une même partie de Tournai.
Ce n’était donc pas le fait que le greffe scabinal devant lequel un chirographe avait été passé, appartenait à l’évêché de Tournai ou à celui de Cambrai [81] qui décidait si le millésime d’un acte tournaisien changeait après le service du Vendredi-Saint ou après celui du Samedi-Saint.

La seule conclusion logique me semble que c’était l’origine du scribe, ou plutôt les habitudes de l’école à laquelle il apartenait, qui étaient les éléments décisifs qui déterminaient quand il faisait commencer "son" année administrative. [82][83]
Hélas, nous ne possédons plus les actes originaux, et il nous est impossible de contrôler quels chirographes tournaisiens ont été écrits par le même scribe.

Malheureusement, H. Nelis ne nous a pas offert d’exemples de chirographes qui auraient pu nous éclaircir à quel moment de quel jour on changeait le millésime de l’année au 13e siècle à Tournai. [84]
Il écrit même que les études historiques ont leur impedimenta, et qu’il y a des informations beaucoup plus intéressantes à trouver dans la vaste masse d’à peu près un million de chirographes tournaisiens … [85]
Tout cela est sans doute vrai, mais, personnellement, j’aurais aimé le savoir quand même.

H. Nelis a constaté qu’il est à remarquer que l’affirmation de Gillis li Muisis qu’à Tournai l’année commençait à courir dans la matinée du Vendredi-Saint au 14e siècle est nettement formulée, et qu’elle semble énoncer une règle générale.
La possibilité que cette coutume existait donc déjà au 13e siècle me semble très plausible et acceptable.

J’ai examiné tous les chirographes tournaisiens du 13e siècle des mois de mars et d’avril qui nous restent.
Bien que j’y ai trouvé quelques données très interessantes concernant la chronologie et la période de Pâques [86], je n’ai pas eu la chance de trouver des chirographes qui prouvent spécifiquement quand on changeait le millésime à Tournai au 13e siècle.

Bien que M. L. Verriest a écrit dans ses notes personnelles qu’il a copié presque tous les chirographes jusqu’en 1251, et que j’ai pu trouver quelques dixaines d’exemplaires de plus, nous n’avons certainement qu’une fraction des 100.000 chirographes du 13e siècle qui ont existé à notre disposition.
Un autre problème est qu’au 13e siècle la date indiquée dans les chirographes mentionne rarement le jour, parfois même pas le mois.

Vient à notre aide A. d’Herbomez qui a publié une charte rédigé à l’abbaye de Saint-Martin de Tournai, la veille de Pâques 1249, au mois d’Avril [87].
Comme le dimanche de Pâques en 1250 était le 27 mars, cette charte prouve hors doute qu’à Tournai, au 13e siècle, l’année ne commençait pas le dimanche de Pâques, ni le Samedi-Saint, mais déjà le Vendredi-Saint.

Nous pourrions donc considérer le 14e siècle comme une période de transition, dans laquelle en effet les origines et les habitudes des scribes étaient les éléments décisifs, car, pour le 15e siècle, tous les chirographes que H. Nelis a examinés, ont démontré qu’à Tournai, comme presque partout au nord de la France, le début de l’année était fixé au Samedi-Saint, vers midi, après le chant d’église l’Exsultet. [88]

Pour résoudre ce problème de chronologie, nous avons fait appèl à la notation ≤ et nous avons indiqué que, pendant le 14e siècle, une année commençait au ou après le Vendredi-Saint et se terminait avant ou au Samedi-Saint du millésime prochain, ce qui est mathématiquement parfaitement correct.


La chronologie des chirographes tournaisiens


           Pour convertir la date des chirographes tournaisiens qui ont été rédigés en vieux style au nouveau style, il faut augmenter le millésime de l’année d’une unité pour les actes écrits entre le premier janvier et le commencement de la nouvelle année du vieux style, au Vendredi-Saint ou au Samedi-Saint.
Les millésimes des chirographes qui ont été rédigés entre cette date et le premier janvier suivant, ne demandent aucune adaptation.

Dans le style pascal, comme dans le style tournaisien, une même année pouvait contenir les dates de certains jours des mois de mars et d’avril deux fois.
À Tournai, nous pouvons résoudre ce problème à l’aide des listes d’échevins. Le collège scabinal était renouvelé chaque année au 13 décembre.[89]
En cas de doute, et si le chirographe porte les noms des échevins au moment de sa rédaction, on peut ainsi facilement déterminer en quelle année du nouveau style on peut classer cet acte.

Quand nous avons résolu les problèmes concernant le millésime d’un acte, une autre complication peut se manifester concernant la chronologie.
Souvent, l’identification du jour était indiquée en relation d’une fête religieuse. Comme nous avons perdu cette habitude, cela demande parfois un peu de recherches pour tirer au clair à quelle date un chirographe a été rédigé. [90]

De plus, les scribes qui écrivaient en latin, ont souvent continué a employer le calendrier romain, et ont configuré les dates par rapport aux calendae, aux nones et aux ides.[91]


Le jour de l'an renuef


           Pour compliquer les choses un peu, de temps en temps on rencontre des chirographes qui ne portent pour date que la mention "le nuit" ou "le jor de l’an renuef".

Le premier janvier était le commencement de l’année civile chez les Romains.
Sous le nom de style de la Circoncision, cet usage a persisté dans certaines régions pendant tout le moyen âge.

De plus, même dans les localités où on changeait le millésime de l’année à un autre moment, les mentions "l’an neuf" et "l’an renuef" indiquent toujours dans les chartes le premier janvier. [92]
Les chirographes tournaisiens nous le prouvent. [93]



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Bart Verroken



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